« Le tourisme de demain : résilient, bienveillant et bas carbone »
« Une participation à la restauration de la biodiversité »
« Un tourisme qui contribue à la lutte contre les changements climatiques »
« Un outil pour faire évoluer durablement les mentalités »

Jean-François Caron, maire de Loos-en-Gohelle, témoigne de la transition de sa commune

Jean-François Caron est maire de Loos-en-Gohelle, une commune du Nord-Pas-de-Calais, riche de 7000 habitants. Cette petite ville au passé minier est aujourd’hui « ville pilote du développement durable ». Autant vous dire que la transition est un sujet bien connu de Jean-François Caron, de son équipe et de ses administrés.
Egalement Président de la Fabrique des Transitions, il nous propose à travers ce entretien de « dézoomer » pour aborder la question de l’essaimage des méthodes et des retours d’expériences loossois.
Un témoignage concret, très positif et hautement inspirant !

 

Loos-en-Gohelle, une histoire de transmission

Pouvez-vous préciser votre rôle actuel au sein de la commune de Loos-en-Gohelle ?

Je suis actuellement maire de Loos-en-Gohelle. Après trois mandats complets, j’effectue mon quatrième mandat en transition. Nous nous sommes présentés en binôme pendant les élections et je passerai donc la main à Geoffrey Mathon, l’ancien Directeur Général des Services de la ville, devenu premier adjoint.

Votre personnalité et votre leadership incarnent le projet de la ville, qu’en restera-t-il après votre départ ?

Au cours de mon précédent mandat, nous avons collaboré pendant trois ans avec mon successeur pour appréhender au mieux cette passation et pour que le nouveau maire puisse incarner notre démarche de transition. La transmission, c’est l’ADN de Loos-en-Gohelle.

Vous accueillez depuis longtemps un tourisme lié à la Grande Guerre, ainsi qu’un tourisme lié à votre histoire minière. Depuis quelques années, vous recevez des visiteurs intéressés par votre démarche de transition en faveur du développement durable de la commune, un « tourisme d’étude ». Quelle est la volonté de la commune en termes de transmission et de transfert de compétences liées à la transition ?

Il y a un côté militant dans ce travail de transmission et de transfert de compétences. A l’instar d’autres territoires qui sont en avance, Loos-en-Gohelle souhaite partager, avec celles et ceux que cela intéresse, l’expérience qu’elle a acquise au fil des années, les enseignements que nous avons tirés de nos expérimentations successives et de nos démarches de formalisation (code source, référentiel des villes pairs, référentiel habitant…). Il y a l’envie d’essaimer, de faire en sorte que les bonnes initiatives soient répliquées ailleurs pour que se crée un effet d’entrainement et que l’on finisse par basculer dans un autre modèle.

Il est aussi important de faire que de faire parler : il faut pouvoir témoigner et rendre compte. Et dans le même temps, nous avons la volonté de montrer une autre image du territoire, loin des stéréotypes auxquels le Bassin minier est souvent associé.

Nous avons envie de mettre en valeur nos gènes de résilience, la qualité de nos rapports humains, nos valeurs de solidarité, de travail, de sens de la fête et notre culture de l’innovation.

Tout cela nous vient d’un passé riche et complexe, et l’on ne peut comprendre cette identité si particulière que si l’on s’intéresse à l’histoire du Bassin minier dans son ensemble.

Quels sont concrètement les outils et supports mis en œuvre pour rendre possible ce tourisme d’étude ?

Nous disposons de plusieurs « outils de médiation » :

  1. Plusieurs sentiers d’interprétation rendent visibles l’histoire de Loos-en-Gohelle via des supports pédagogiques complémentaires : des mobiliers sur site et une application numérique. Trois parcours – « Du noir au vert » « La Défricheuse Est » et « La Défricheuse Ouest » – mettent particulièrement l’accent sur la transition – écologique, sociale, culturelle ou économique – effectuée par la commune au fil des ans et les retours d’expérience concrets. Ces contenus, conçus avec les habitants, les élus et les techniciens, s’appuient sur des témoignages, des vidéos d’archives, des schémas plus techniques, des reconstitutions, des lectures de paysage… Différents niveaux de lecture pour différents niveaux d’approfondissement.
  2. Les DD tours qui sont des visites développées par le Centre Ressource du Développement Durable (CERDD) des Hauts-de-France dont l’objectif est de mettre en valeur des initiatives concrètes participant aux transitions (écologiques, économiques et sociales). Ainsi, des visites de Loos-en-Gohelle sont organisées pour découvrir l’histoire du Bassin minier devenu modèle de résilience.
  3. Le travail de valorisation du patrimoine industriel et naturel autour de la Base 11/19. Cette base comprend 110 hectares de terrils, anciens bâtiments d’exploitation minière, et représente aujourd’hui un fleuron du patrimoine minier récent à l’échelle régionale. Voué initialement à la destruction à l’arrêt de son exploitation en 1986, mais sauvé par la mobilisation loossoise, il est devenu l’un des Grands Projets d’Agglomération de la Communauté d’Agglomération Lens-Liévin en tant que Pôle de référence du développement durable. De nombreuses structures ont choisi de s’y implanter parmi lesquelles :
    >La Chaîne des terrils, naturalistes, guides nature, spécialistes faune/flore des terrils ;
    >Le Centre de Création et de Développements des Eco-Entreprises (CD2E) qui effectue un travail de formation ;
    >La Halle des écomatériaux, un centre de ressources des écomatériaux et écotechniques également centre de formation et centre de ressources bibliographiques ;
    >La Culture Commune, une Scène Nationale où de nombreux spectacles sont organisés, car nous considérons la culture comme une clé essentielle ;
    >L’appui de certaines associations clefs comme les Caribous des terrils qui font de la sensibilisation.
  4. L’Office de Tourisme dispose d’un point relais sur la Base 11/19, signe de notre ouverture à un public touristique ;
  5. La collaboration avec de nombreux partenaires locaux qui n’ont pas vraiment une action touristique à proprement parler, mais qui contribuent à faire connaître Loos-en-Gohelle et développent l’attractivité du territoire et des secteurs susceptibles de favoriser le tourisme (Euralens, Mission Bassin Minier, Bassin minier inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO…) ;
  6. La formation de nos élus : une de nos élus est chargée d’une mission « Tourisme durable » pour ce mandat. D’une manière générale, nous essayons de former nos élus afin qu’ils s’approprient le projet de la ville et puissent ensuite accueillir nos visiteurs pour le leur restituer.

Au-delà de ce tourisme d’étude, existe-t-il sur votre territoire un intérêt touristique de la part des particuliers pour votre démarche de ville pilote du développement durable ? Si oui, quelle forme prend-il ?

Nous recevons des messages de particuliers parfois sur notre adresse mail générique, ainsi que des courriers de particuliers nous sollicitant, nous interpellant, ou nous encourageant. Mais plus que des particuliers, nous recevons surtout des demandes de listes citoyennes, d’associations, d’entreprises, d’établissements de formation (universités, écoles, etc.), de délégations étrangères… Nous pouvons également nous rendre sur place.

Concernant votre identité minière et rurale, vous avez également engagé depuis de nombreuses années, un travail de réappropriation et de valorisation auprès des habitants. Quelle forme cette démarche a-t-elle prise ? Comment les habitants sont-ils associés à la valorisation, touristique notamment, de leur commune ?

Loos-en-Gohelle travaille de longue date la question de la « mise en récit » de sa trajectoire de résilience. Il s’agit d’un travail de mémoire, d’exploration du passé qui nous permet de mieux connaître notre histoire, de mieux savoir qui nous sommes, d’où nous venons, quelles sont nos valeurs et nos qualités. Cela permet d’agir sur l’estime de soi, individuelle et collective, car nous étions vraiment perçus comme les « déclassés ». Cela joue donc sur la confiance, et par conséquence sur la capacité à évoluer, à se projeter autrement. C’est la condition pour pouvoir envisager et nous tourner vers un autre avenir. Cela s’est traduit par un travail collectif de mémoire et l’exploration de notre passé grâce à la contribution de nombreux Loossois.

Le récit de Loos se construit de façon participative et inclusive, il s’est écrit à plusieurs mains, sur plusieurs supports.

Ainsi, les habitants ont participé et joué dans des spectacles sons et lumières (Les Gohelliades), des collectifs d’habitants ont rédigé des ouvrages sur Loos (« Loos-en-Gohelle, à la recherche de son passé »), ont tourné des films (« Loos-en-Gohelle, hier, aujourd’hui, demain », tourné en Super8).

Les innovations se poursuivent sur la commune. Quels sont les futurs projets de valorisation touristique de Loos-en-Gohelle ?

Nous ne sommes pas un territoire touristique au départ, mais nous le devenons. Nous devons améliorer certains points, comme la structuration d’une offre de logement pour les touristes. Le plan mobilité aussi, pourrait faire le lien avec le développement du vélo souhaité sur le territoire (Communauté d’Agglomération Lens-Liévin, Pôle métropolitain de l’Artois).

 

La transition par la conduite du changement, la méthode loossoise

 

Vous portez également une autre casquette, celui de Président de la Fabrique des Transitions au niveau national. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

La Fabrique des Transitions est une alliance d’acteurs et de réseaux qui fonctionne comme une communauté apprenante et met un point d’honneur à aider chaque acteur à dépasser son propre plafond de verre par une vision plus systémique. 300 acteurs (territoires, réseaux, institutions) en font partie dont Loos-en-Gohelle.

 

Le cas de Loos-en-Gohelle apparait comme novateur dans la démarche de transition. Sur quel modèle vous êtes-vous plus précisément appuyé pour conduire ces changements ?

Effectivement, les médias généralistes (RTL, Paris Match) s’emparent du cas de Loos-en-Gohelle avec un effet « star ». La démarche a dépassé la presse spécialisée dans le développement durable. Les questions récurrentes qui se posent alors sont : « La bulle de Loos c’est super, mais qu’est-ce qu’on en fait ? » « Comment envisager un changement d’échelle ? »

Vers un changement de modèle par Jean-François Caron

Figure 1 : Vers un changement de modèle, par Jean-François Caron.

Le modèle actuel est mort : l’épuisement des ressources et les impacts de nos activités (dont le carbone dans l’atmosphère qui provoque le dérèglement climatique) rendent le modèle non durable. C’est un fait, pas une opinion ! 80% de la société a compris qu’on est à la fin d’un modèle alors qu’il y a 10 ans, c’était plutôt 50%. La crise du Covid-19 a considérablement augmenté cette prise de conscience.

MAIS devant nous il y a du brouillard : on va devoir bouger, mais on ne sait pas vraiment pour aller où ?
Déjà, quelques signaux faibles nous indiquent que « le renouvelable » (biosourcé, économie circulaire…) va remplacer le fossile. Le numérique a également bousculé l’acquisition des connaissances. La captation du savoir était exercée par les pouvoirs autoritaires. Aujourd’hui, nous avons tous accès plus facilement aux ressources, ce qui engendre l’effondrement de l’exercice vertical du pouvoir. Par conséquent, le management et la démocratie doivent être beaucoup plus dans l’horizontalité, dans la coopération.

Il devient alors question de créer un nouvel imaginaire, de travailler le changement des représentations pour révéler un certain nombre de choses qui sinon n’apparaitraient pas. Le hard est très puissant parce qu’il se voit (les bâtiments, les stades…). Le soft se voit beaucoup moins (le vivre ensemble, la caractérisation du circuit court…), il faut en donner le décodage ! L’évaluation des aspects matériels est simple, mais l’évaluation de la qualité d’une relation est beaucoup plus difficile et doit passer par un autre type de démarche. La révélation des éléments immatériels est très importante et passe par une mise en scène. C’est tout l’intérêt de la mise en récit : d’où vient-on ? Comme je l’ai expliqué précédemment, dans le cas de Loos-en-Gohelle, l’inscription du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’UNESCO participe au récit. Il devient digne d’intérêt, les citoyens peuvent en retirer de la reconnaissance et de la fierté. Dans le discours cependant, il est important d’expliquer le passé sans le mettre en accusation. Certes à une époque nous avons eu besoin de ce bassin minier, mais aujourd’hui, ce système ne fonctionne plus.

Même si un nouvel imaginaire se dessine, pour autant le passage de l’ancien au nouveau est difficile : c’est la transition, qui est en fait une conduite de changement.

Mais attention, le changement de comportement est très difficile. Les résistances sont multiples et considérables, souvent d’ordre intime, de l’ordre de la sécurité, de la force de résistance du collectif ou de l’inertie des systèmes.

Et sans faire bouger ces résistances intimes, on n’arrive pas à faire changer les choses. Et pour que les systèmes changent, il faut que les modèles économiques changent. A une échelle globale, ça bloque, les rouages sont interdépendants et complexes, et chacun va vouloir défendre ses intérêts personnels au détriment de l’intérêt général. Par contre, dans la sphère locale, à petite échelle, il est plus facile de favoriser l’engagement, car plus concret et donc plus impliquant.

Ainsi, la transition c’est la conduite des changements rythmée par toute une série de preuves à l’échelle locale.

La méthode loossoise de conduite du changement s’appuie sur 4 piliers stratégiques et un socle fondateur qui structurent le code source de Loos-en-Gohelle. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

Cette pyramide est le sésame qui permet de traiter toutes les situations, peu importe le secteur et la thématique.

Le code source issu du référentiel Loossois

Figure 2 : Le code source de Loos-en-Gohelle, extrait du Référentiel de « l’implication des citoyens de la Commune de Loos-en-Gohelle », page 12.

  1. Un socle de valeurs éthiques, culturelles et sociales du territoire : d’où vient-on et vers où va-t-on ? Ici s’introduit la question du récit : chacun décrit ce qu’il perçoit de la transformation du territoire (parcours d’interprétation, arbre de la mémoire…). C’est un outil extrêmement puissant pour faire apparaitre une vision commune et structurer la transition.
  2. Un besoin de leadership : les « pas de côté » sont toujours faits par des humains, pas par des organisations. Il s’agit là d’une ou plusieurs personnes qui vont s’engager et porter la transformation. A ce leadership à profil coopératif sont associés des dispositifs participatifs et d’intelligence collective.
  3. 4 piliers comme leviers d’action :
    >Un processus d’implication des habitants-acteurs : chacun peut contribuer à l’élaboration de l’action publique locale ;
    >Une pensée et une action systémique qui sort des silos : la ville se pense et se conçoit comme un ensemble, un système ouvert, inclusif et apprenant ;
    >Une culture de l’innovation : la transition requiert de se confronter à l’inconnu, il va falloir oser, innover, inventer; et cela requiert de la confiance entre acteurs.
    >La parabole de l’étoile et des cailloux blancs : conduire la transition par le rêve, le désir, l’étoile qui brille et met en énergie. Mais il y a aussi besoin des cailloux blancs concrets qui balisent le chemin à parcourir, avec des petites victoires qui entretiennent la mobilisation.

Et concrètement, quels effets positifs de cette méthode avez-vous pu constater sur le territoire de Loos-en-Gohelle ?

Comme évoqué en début d’interview, des personnes commencent à venir principalement pour la démarche de ville pilote sur le développement durable. Il faut dire que l’on a aussi multiplié les portes d’entrées (tourisme durable, tourisme d’étude…). La démarche de développement durable attire un public un peu spécialisé, des étudiants et de plus en plus d’individuels. Nos produits se sont structurés pour les accueillir avec l’ouverture de commerces et de restauration. Aujourd’hui, la place principale est devenue un lieu animé et tendance avec notamment un café citoyen qui marche très bien et trois brasseries.

Et Loos est devenu « tendance » dans les médias, on a besoin de positif dans la période de doute actuelle, savoir que l’on peut se relever après les traumatismes de l’arrêt de la mine est inspirant pour beaucoup d’acteurs !

 


Retrouvez notre article sur les territoires qui, comme Loos-en-Gohelle, ont mis en tourisme leur démarche de développement durable.

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